Esclavage : Un sujet tabou en Afrique
Laura-Julie Perreault
La Presse (Canada)
Île d'Arguin, Mauritanie - Aucun continent n'a été aussi marqué par l'esclavage
que l'Afrique. En cette année de commémoration de la lutte contre l'esclavage
décrétée par les Nations unies, l'Afrique se rappelle les victimes de la traite
négrière. Mais le continent est aussi confronté à un examen de conscience sur
les formes d'esclavage traditionnelles et contemporaines qui y survivent et
continuent de miner son développement.
Les touristes débarquent aujourd'hui dans l'île d'Arguin, au large de la
Mauritanie, pour y voir des milliers d'oiseaux: des pélicans, des flamants
roses, des spatules en liberté. Mais, jadis, les voyageurs de l'Occident
venaient dans cette île pour une tout autre raison. C'est ici, à deux pas de
l'entrée du Sahara, que les Portugais ont établi en 1461 leur premier fort
destiné à un commerce bien particulier, qui a favorisé le développement de
l'Occident pendant plus de 400 ans: la traite négrière.
De ce fort de la côte ouest de l'Afrique partaient des bateaux remplis
d'esclaves destinés au Nouveau Monde. En tout, 30 millions d'hommes, de femmes
et d'enfants ont été déracinés pour servir de main-d'oeuvre dans les Amériques.
Mais ne cherchez pas aujourd'hui de musée à Arguin commémorant ce funeste
commerce, il n'y en a pas.
Les guides de voyage ne mentionnent pas non plus l'existence passée de ce fort,
que se sont disputé pendant 400 ans le Portugal, la France, l'Angleterre et la
Hollande. Des pays ayant tous participé à la traite négrière avant que cette
fortification ne tombe dans l'oubli au 19e siècle, avec l'abolition de la
traite. Ce qu'on voit plutôt à Arguin, aujourd'hui, ce sont des eaux turquoise
qui flirtent avec le Sahara, quelques pêcheurs imraguen sur des bateaux à voile
et un parc national.
Des souvenirs à la réalité
Si le fort d'Arguin n'est qu'un obscur souvenir du passé en Mauritanie,
l'esclavage, lui, ne l'est pas encore. Même si l'administration coloniale
française l'a aboli en 1905 et que la République islamique de Mauritanie,
devenue indépendante en 1960, l'a décrété à nouveau illégal en 1980, cet
asservissement y est toujours une pomme de discorde politique.
L'esclavage dont on parle désormais n'est plus une question de domination des
colons européens sur les Africains. En Mauritanie, pays habité par les
descendants des nomades arabo-berbères, les Maures et des populations
négro-africaines, l'esclavage est devenu un état de servitude hérité de
génération en génération.
Selon Amnistie internationale, Anti-Slavery International et une horde d'ONG
locales, plus de 10% de la population est toujours retenue en esclavage. La
pratique serait plus répandue chez les Maures arabophones, mais perdurerait
aussi chez les Wolofs, les Peuls et les Soninkés, les trois principales ethnies
négro-africaines du sud du pays.
Les mouvements d'opposition au pouvoir actuel abondent dans le même sens et
accusent l'État mauritanien de soutenir les esclavagistes. De son côté, le
régime militaire en place depuis 20 ans nie sur toutes les tribunes l'existence
de l'esclavage, mais concède qu'existent des séquelles de ce phénomène,
entretenu par le sous-développement et l'analphabétisme.
À la recherche des esclaves
Qui dit vrai? Même en voyageant sur les rares routes de ce pays de sable, en
interrogeant les villageois du Brakna et de l'Assaba -deux régions montrées du
doigt par les ONG- ou en parlant avec les descendants d'esclaves affranchis, il
n'est pas facile d'obtenir une réponse claire.
«L'esclavage est un sujet tabou dont on ne parle pas sur la place publique sans
s'attendre à certaines représailles», a dit à La Presse, dans la capitale
Nouakchott, le cheikh Saad Bouh Kamara, militant des droits de la personne et
professeur de sociologie.
Il a lui-même goûté à la médecine du gouvernement quand, en 1998, il a été
condamné à plus d'un an de prison avec quatre autres personnes pour avoir parlé
de ce problème sur la scène internationale. «Le climat de peur qui règne
décourage les esclaves qui voudraient s'en sortir», ajoute le sociologue.
Le cas de Mattala
Mais rien n'aurait pu décourager Matalla Ould M'Boirick, le jour où il a décidé
de tourner le dos à son destin d'esclave au début de l'année.
Quand il raconte son histoire, Matalla, à qui on donnerait entre 25 et 30 ans,
ose à peine regarder son interlocutrice dans les yeux. Les épaules voûtées,
drapé dans son grand boubou bleu, il relate qu'il est né esclave et que,
jusqu'en janvier dernier, il était au service de Ghouéli Ould M'hamed Ould
Brahim.
Gardien de troupeaux de chameaux, il ne recevait pas de salaire, dormait à la
belle étoile la plupart du temps et mangeait les rations de mil et de riz
données par les maîtres, en plus du lait de chamelle qu'il trayait lui-même. Il
rapporte qu'il était frappé toutes les fois qu'une bête s'égarait.
«J'aimerais mieux mourir d'une balle dans la tête et être enterré de manière
religieuse que de retourner chez mes maîtres», a-t-il dit aux agents de police
rencontrés par hasard près de Lemghaïti, dans le nord du pays, alors qu'il était
dans un pâturage avec le troupeau de son maître le 12 janvier dernier.
Il est reparti avec eux, mais a dû patienter avant de gagner Nouakchott où,
depuis le mois d'août, il a été pris en charge par SOS esclaves, organisation
qui défend devant la justice les esclaves en détresse.
La prison du désert
Matalla, rencontré clandestinement dans la capitale mauritanienne pendant une
soirée étouffante de chaleur, regrette aujourd'hui de ne pas avoir pris la
poudre d'escampette plus tôt. «C'était difficile de partir, explique-t-il. Les
maîtres ne sont jamais loin de nous et les villages sont si éloignés les uns des
autres et du goudron (la route), qu'il est impossible de fuir sans un véhicule»,
ajoute le jeune Matalla. Dans un pays fait de sable et de chaleurs intenses -il
faisait près de 40 degrés lors du passage de La Presse- la fuite à pied peut
s'avérer hasardeuse.
Elle devient encore plus impraticable quand on n'a pas un sou, pas de pièce
d'identité et qu'on ne peut même pas trouver le nom d'un village sur une carte.
Matalla n'a jamais mis les pieds à l'école et ne sait ni lire ni écrire ni
compter. Il ne connaît même pas son âge.
Depuis qu'il a quitté son maître et qu'il a appris que l'esclavage est illégal,
il n'a qu'une seule idée en tête: saisir la justice mauritanienne de son cas et
libérer sa mère, ses frères, ses soeurs, ses nièces et ses neveux au service de
différents membres de la famille de son maître, des Maures blancs nomades du
nord-est de la Mauritanie, non loin de la frontière du Sahara-Occidental.
Une justice à plusieurs vitesses
Le président de SOS esclaves, Messaoud Boubacar, qui a défendu des dizaines de
Matalla depuis la création de son organisation dans les années 90, croit qu'il y
a loin de la coupe aux lèvres.
L'expérience lui a démontré que la justice du pays, en partie appliquée par les
leaders religieux, joue rarement, voire jamais, en faveur des victimes de
l'esclavage qui se heurtent aux traditions, au tribalisme et au système de
castes qui est toujours en vigueur en Mauritanie.
Les esclaves et les descendants d'esclaves, appelés haratines, appartiennent à
la couche inférieure de la société. Les guerriers (hassans) et les religieux
(marabouts), sont au sommet de la pyramide sociale.
Messaoud Boubacar, lui-même fils d'esclave, demande au gouvernement de combattre
ce qu'il reste de l'esclavage en s'assurant que la loi abolitionniste est
respectée, enseignée et même prêchée dans les mosquées de ce pays musulman à
100%.
«La promulgation de l'interdiction de l'esclavage en 1980 n'a jamais été suivie
de mesures d'application ou de sanctions», dénonce-t-il 24 ans plus tard. Depuis
10 ans, il demande au gouvernement d'autoriser une grande enquête indépendante
sur l'état de l'esclavage en Mauritanie, requête que le président Maaouiya Ould
Taya a toujours rejetée du revers de la main.
Rebelle chez les esclavagistes
«L'État n'est pas esclavagiste, mais en ne faisant rien, il se rend complice»,
ajoute Abdoul Nasser Ould, collègue de Messaoud Boubacar rencontré à Paris où il
vit en exil depuis près d'une dizaine d'années.
Fils de ministre, issu lui-même d'une famille de Maures blancs esclavagistes
contre laquelle il s'est rebellé à l'adolescence, Abdel Nasser Ould, de son nom
d'emprunt, croit qu'il faudra une véritable révolution sociale pour venir à bout
de l'esclavage.
«Le problème en Mauritanie est que la classe politique dominante, composée
presque uniquement de Maures blancs, est aussi celle qui bénéficie de
l'esclavage et des divisions sociales, affirme-t-il. Ils n'ont aucun intérêt à
dénoncer ce qu'il en reste aujourd'hui. Pour ma famille, ce que je fais est de
l'hérésie», dit-il à voix basse dans un café parisien où il a coutume de
rencontrer les journalistes.
En fumant un cigare, il parle avec dégoût de son enfance, bercée par le chant
des esclaves. «Quand j'étais enfant, il y avait toujours des esclaves chez nous.
Deux, trois d'entre eux avaient pour seul boulot de divertir ma mère, de lui
masser les pieds, de danser, de chanter pour elle. Les esclaves sont vus comme
des membres de la famille, sans intelligence, à qui on peut demander n'importe
quoi», relate l'homme au début de la trentaine. En échange, ces derniers sont
habillés, nourris et logés. À leur mort, ce qu'ils laissent derrière appartient
au maître, incluant les enfants des femmes esclaves.
Les choses ont beaucoup changé depuis son enfance, convient-il. Les campagnes
internationales ont porté leurs fruits. «L'esclavage existe encore, même dans ma
propre tribu, mais on ne le pratique plus de manière aussi ouverte aujourd'hui.
Il n'en reste pas moins que toute la société mauritanienne est encore basée sur
l'oppression de certains groupes ethniques par d'autres.»