MAURITANIE : PRESOMPTIONS DE DECES SUITE A DES TORTURES
Note sur une mort bien suspecte
Depuis quelques jours, la polémique s’installe autour des circonstances du décès de Madame Zeïnabou Mint Youssouf , une femme enceinte de 7 mois que tentèrent de sauver les chirurgiens du centre national hospitalier (CNH) de Nouakchott, deux jours avant son décès, intervenu le 2 juin. Elle y a été admise, la veille, dans des circonstances controversées.
- La première version - d’un avortement mortel qui serait conséquent à une molestation, par des policiers dans la rue – remonte au 1er juin ; elle est maintenue, depuis, par les deux sources initiales, à savoir le journal en ligne Alakhbar info et l’ONG non autorisée « L’Observatoire Mauritanien des Droits de l’Homme » basé au Texas, USA. Ces violences seraient infligées, parce que la défunte portait le Hijab ; c’est une voiture de la police qui l’aurait conduite aux Urgences du CNH.
- Le 07 juin 2005, après une vague d’indignation autour du décès, la police décide de livrer, au public, une version opposée, qui nie, en bloc, les allégations précédentes : « la mort serait due à une complication de grossesse, où la volonté humaine n’a aucune part ». Preuve écrite à l’appui, la police fait remonter les ennuis de santé de Madame Mint Youssouf au 23 mai, c'est-à-dire une date assez lointaine du jour de son interpellation présumée.
Ce communiqué s’appuie sur une attestation signée de plusieurs médecins, dont le témoignage demeure vague, quant à sa formulation ; au lieu d’écarter clairement la police de tout soupçon et de lever le doute sur la thèse des sévices, le document semble plutôt disculper les médecins traitants.
Le journal Nouakchott Info, proche du Pouvoir, rapporte, ainsi :"le commissaire Yahfdhou (Ould Amar directeur de l'Inspection et de l'Ethique et Porte-parole de la police nationale) a affirmé que le décès de Mme Zeinebou Mint Youssouf fait suite à une mort naturelle, soulevant à ce sujet le bilan médical signé par le professeur Abdellahi Ould Boubacar qui précise que sa mort ne résulte ni d'une faute médicale, ni d'une négligence humaine comme le soulignera le professeur Ould Sidi Aly."
Aujourd’hui, les deux versions restent en concurrence ouverte. SOS ESCLAVES et l’AMDH poursuivent leur enquête. Toutefois, à ce niveau de l’investigation, quelques certitudes méritent rappel :
- Une autre citoyenne mauritanienne, Madame Fatimetou Mint M’bareck , dite Deïda, a été détenue plusieurs jours, pour port du Hijab au Commissariat Arafat 1. Pendant sa garde à vue, elle fut interrogée sous l’autorité du Commissaire Ely Salem .
1. Plusieurs témoins rapportent que l’époux de la victime a été le premier à dénoncer les brutalités policières contre elle mais se serait rétracté sous les pressions des autorités. La mère et le père de Zeïnabou assurent n’avoir pris connaissance de son état de santé qu’au deuxième jour de l’hospitalisation ; ils s’en tiennent aux explications reçues de leur gendre, le mari de Zeïnabou .
2. Sidi Mohamed Ould Cheybany l'imam de la mosquée "Ghouba" de Teyarett (quartier périphérique de la capitale), qui souleva ce drame lors de son prêche du vendredi 3 juin 2005, aurait été arrêté aussitôt et mis en garde à vue au Commissariat de son département, jusqu’au 6 juin 05 ; il sera alors présenté au parquet, inculpé et déposé à la prison civile de Nouakchott.
En guise de conclusion provisoire à la présente note, il est à souligner qu’en 2003, Kahdijetou Bint Mohamed , une autre sympathisante du même courant d’opinion, avait été détenue, en état de grossesse dans un Commissariat de Arafat (Arrondissement de Nouakchott) ; elle y sera maltraitée et avortera, en conséquence. Nulle poursuite ne sera engagée contre les responsables.
De manière plus globale, la police mauritanienne communiquait très peu et se contentait, en général, de traiter ses bavures par le silence ; néanmoins, l’on remarque, à partir de 2002, que les services de sécurité deviennent plus offensifs en matière d’information-désinformation et n’hésitent pas à polémiquer avec la presse et les associations de défense des droits de l’Homme.
A cet égard, nous pouvons affirmer, pour l’avoir plusieurs fois expérimenté à nos dépens, combien dans des affaires de délit d’opinion, de présomptions de torture, de meurtre, de faits d’esclavage, la police n’hésite pas à falsifier les faits et obtenir des victimes qu’elle se dédient. Les praticiens de la santé, eux, se retrouvent souvent pressés, sous la menace, de produire de faux rapports de médecine légale, notamment en matière de décès suspect ; de même, les notables traditionnels sont mobilisés contre les récalcitrants éventuels, pour les convaincre, au nom des intérêts de la tribu, de changer de version ou de renoncer à porter plainte contre des tortionnaires. Ce détail mérite d’autant plus d’attention qu’en Mauritanie, en dépit de la sévérité du droit interne sur la question de la contrainte physique, des sévices corporels et des nombreux cas signalés chaque année, aucun agent de l’Etat n’est poursuivi des violences exercées, par lui, durant sa mission.
Nouakchott, le 16 juin 2005
Maître Fatimata M’baye, présidente de l’Association Mauritanienne des Droits de l’Homme
Bouabacar Messaoud, président de SOS Esclaves