Discour de Boubacar Ould Messaoud devant les Défenseurs des Droits Humains à Dublin en Janvier 2002

Front Line: International Foundation for the Protection of Human Rights Defenders
Une Etape vers la Protection: la Plate-forme de Dublin pour les Défenseurs des Droits Humains Janvier 2002

A la veille de la pénétration de l’Islam, l’esclavage en Mauritanie est un fait déjà bien établi. Or, à défaut de le modifier ou de l’éliminer comme le recommandent les enseignements du Prophète, les groupes dominants se préoccupèrent surtout de bâtir un édifice juridique et idéologique susceptible de légitimer et de perpétuer la condition servile. Le commerce atlantique, inauguré par les Portugais au XVe siècle, imprima une intensité nouvelle à la traite des esclaves et conforta les groupes dominants dans leur entreprise de pérennisation du système: plus que jamais l’esclave devenait une marchandise dont le trafic apportait richesse et puissance. La suppression du commerce transatlantique puis l’abolition de l’esclavage suite aux révolutions et mutations sociales qui s’opèrent en Europe au XIXe siècle, entraînèrent un regain d’activité de la traite vers les débouchés sahéliens et sahariens dont la Mauritanie constituait un axe essentiel.

Malgré quelques velléités de réforme, la colonisation française s’accommodera parfaitement de l'ordre social préexistant. Le pays, devenu indépendant, ne dérogera pas à la règle consistant à se réfugier derrière les textes pour nier la réalité du phénomène. Au demeurant, l’indépendance se traduira par un transfert de pouvoir aux forces traditionnelles qui, derrière l’édifice républicain, continueront de reproduire les rapports de domination anciens. Les esclaves, principalement localisés dans les campagnes, sont exclus des programmes de développement et, dans l’indifférence générale, l’esclavage continu d’être pratiqué sur une large échelle. Il faut attendre la fin de la première décennie de l’indépendance pour voir enfin la revendication d’émancipation s’exprimer au grand jour. La terrible sécheresse des années 1970 provoque un exode rural qui renforce et élargit la prise de conscience des victimes. C’est en 1980, lors du procès d'une vingtaine de militants clandestins du mouvement El Hor, qu'est portée, pour la première fois sur la place publique, la lutte pour la libération des esclaves.

La loi d’abolition de l’esclavage en Mauritanie a été promulguée en 1981. Ignorant cette loi, qui n’a été suivie d’aucune mesure concrète d’application, les esclavagistes ont continué leur hideuse pratique dans une totale impunité. C’est pour aider les esclaves en rupture avec leur maitre que SOS-Esclaves a été créée le 16 février 1995, à Nouakchott.

Pour vous donner une image des pratiques que peuvent subir au quotidien les militants anti-esclavagistes, je me permets de vous exposer ici un cas vécu.

Dans le cadre de l’aide que l’on apporte aux victimes de l’esclavage, la partie la plus difficile est celle d’accompagnement et d’assistance face aux maîtres et aux autorités dans un environnement idéologiquement connivent et très hostile à notre action.

Le Cas Aichana et ses enfants

En novembre 1995 saisi par Aichana, une jeune femme agée alors de 30 ans mère de six enfants qui avait décidé après un long calvaire de se libérer du joug de son maitre, Mohamed Ould Moissa.

A cette époque elle travaillait pour lui sur un périmètre rizicol à Tambasse dans le département de Rosso alors que cinq de ses enfants étaient répartis dans familles, sans consentement de leur mère: Mademoiselle Salma Mint Yekber 14 ans, El Barra Mint Yekber 12 ans, Maouloud Ould Ali 10 ans, Mohamed Lemine Ould Ali 6 ans et Brahim Ould Ali 4 ans.

Ces enfants séparés de leur mère étaient non seulement dans différentes familles mais aussi dans des endroits très éloignés les uns des autres; El Barra, par exemple se trouvait à Aioun à l’extrême Est de la Mauritanie (frontière avec le Mali), Salma était à Lemtéine dans le Sud Ouest de la Mauritanie alors que Maouloud était berger et nomadisait d’un paturage à l’autre sur l’étendu du territoire malgré son age (10 ans), tandis que Mohamed Lemine et Brahim servaient d’otage pour maintenir la maman à travailler dans le périmètre agricole du maitre.

L’organisation a pris le temps de juger de la détermination de Aichana à se libérer enfin de son calvaire. La procédure des militants des droits humains que nous sommes est d’amener les victimes à porter plainte auprès des autorités administratives et judiciaires en l’accompagnant par une campagnant par une campagne d’information au niveau national et international sur son cas.

Dans notre démarche les risques que nous courrons peuvent aller des insultes des maitres aux emprisonnements par les autorités. Les uns pensent que nous leur arrachons leur biens (esclaves) et les autres considèrent que l’on terni l’image du pays au niveau international alors que notre mission est tout simplement d’aider des personnes physiques à recouvrer leur droit légitime à disposer d’eux-memes.

Aichana après avoir adressé au ministre de l’intérieur une lettre recommandée avec ampliation à son collègue de la justice sur la situation de ses enfants et demandant le concours des autorités publiques en vue de leur libération (restitution). Le ministre de la justice dans une audience accordée à ma demande donne suite à la lettre de Aichana en ordonnant par lettre n° 00052 du 5-02 1996 au procureur général prés la Cours Suprême de faire procéder à une enquête en vue de la restitution de ses enfants séquestrés.

Ici, comme on le constate, nous retrouvons l’attitude de l’autorité publique qui nie totalement l’existence de l’esclavage et fait recours au termes enfants sequestrés.

L’affaire abouti enfin le 7 mars 1996 au bureau du procureur de la République de Rosso dans la région du Trarza où se trouve la localité de résidence du maitre de Aichana. Après plusieurs visites insistantes auprès du procureur qui s’est montré extrêmement laxiste quand il s’est décidé à faire chercher les enfants-car une première fois les gendarmes envoyés par lui pour ramener les enfants sont revenus bredouilles non sans avoir essuyé des insultes de la part des membres féminins de la famille de Mohamed Ould Moissa trouvés au village.

C’est après des pressions exercées sur Mohamed Ould Moissa par ses parents et alliers de la tribu, dont de hauts fonctionnaires de l’Etat qu’il accepta d’amener les enfants, Salma, Maouloud, Mohamed Lemine et Brahim, à Rosso pour répondre à la convocation du procureur le 23 mars 1996. El Barra, quant à elle, donnée par lui comme servante à sa fille dans foyer à Aioun ne sera ramenée qu’ en janvier 1997 et remise à Aichana également en ma présence.

Au cours d’une restitution des enfants par la gendarmerie chargée par le procureur de les remettre à Aichana et d’en dresser procès verbal, Mohamed Ould Moissa a reconnu que Aichana comme sa mère défunte était son esclave mais que depuis l’abolition de l’esclavage par l’Etat il lui avait rendu la liberté et que c’est elle qui a choisi librement de rester avec lui. Il a prétendu l’avoir prise, à l’insue de son épouse légitime, pour concubine et qu’il était le père de certains des enfants, sans indiquer lesquels.

Cette déclaration a été rejetée par Aichana qui a souligné qu’elle n’a jamais était affranchi, qu’elle travaillé depuis son plus jeune age tour à tour pour lui, ou pour d’autre sur son ordre jusqu’au jour qu’elle a décidé en octobre 1995 de s’en aller en attendant de pouvoir obtenir l’assistance nécessaire pour lui reprendre ses enfants qui comme elle travaillent depuis toujours sans rémunération, en parfait esclave, qu’il n’a jamais été son épouse et qu’il n’est le père d’aucun de ses enfants.

Les conséquences que peuvent subir les militants.

A l’issue d’un an de tractation avec les autorités administratives et judiciaires et maîtres Aichana retrouva enfin des enfants grace l’action qu’elle a pu mener avec l’assistance de SOS-Esclaves.

Les membres qui ont géré ce cas pendant un an ont été exposé à plusieurs formes de représailles:

- mon emprisonnement quand j’ai présenté Aichana avec d’autres victimes à la presse internationale pour faire connaître leur problème au niveau national et international;

- plusieurs interpellations et intimidations par la police des membres de SOS-Esclaves pour nous faire abandonner la lutte;

- les menaces et la surveillance des domiciles des membres actifs. Pour dissuader à la fois les plaignants potentiels à venir solliciter assistance auprès de l’organisation et les militants à porter la question de l’esclavage sur la scène publique (licenciement de ceux qui travaillent, diabolisation dans la presse publique de ceux d’entre nous qui sont connus).

- pressions sur les militants des Droits Humains et particulièrement ceux qui dénoncent l’esclavage en Mauritanie subissent au quotidien plusieurs formes de pression:

A. Au niveau familial et amical

La famille et les proches qui ne voient du problème que les conséquences immédiates au niveau matériel se plaignent des difficultés qu’ils rencontrent par exemple les enfants sont exclus automatiquement des possibilités de bourses ou de travail car ces droits fondamentaux sont conditionnés aujourd’hui en Mauritanie par l’allégeance au pouvoir (pour les militants des Droits Humains abandon de leur conviction et de la lutte).

B. Au niveau administratif et professionnel

Un défenseur des Droits Humains pouvant etre exclu d’exercer pleinement leur profession qu’elle soit publique ou privée mais les pouvoirs en place leur promettent des postes de choix à condition d’abandonner la lutte; sinon ils peuvent s’attendre à n’importe qu’elle Forme d’harcellement.

Mon téléphone est sur table d’écoute en permanence; à plusieurs reprises croyant que ma ligne téléphonique était en dérangement j’ai saisi le service chargé de l’entretien et des réparations qui après vérification m’assure qu’il n’y a rien sur le réseau ni au niveau des appareils et installations extérieurs; quand j’élève des protestations mes communications sont rétablies pour quelques heures et cela arrive souvent dans les période où je prépare un voyage à l’extérieur du pays dans le cadre des Droits Humains et particulièrement lorsque c’est en rapport avec l’esclavage. Ma boite postal au niveau des bureaux de poste est fréquemment visitée et mon courrier sensible subtilisé; ma propre maison est sous surveillance et je suis moi-même souvent filé par la police politique.

Répression subie en raison de son engagement:

- Arrestation, emprisonnement arbitraires et condamnation en mars 1980 quatre mois avant la déclaration d’abolition de l’esclavage pour avoir organisé une campagne de dénonciation du phénomène en Mauritanie;

- Arrestation et détention arbitraires en 1983 à la suite de la diffusion du documentaire de la BBC sur la Mauritanie intitulé STATE OF SLAVERY; Relevé des fonctions directeur général de société d’Etat en juin 1991 et laissé en chaumage technique sans affectation jusqu’ici pour avoir pris part active dans la campagne de dénonciation des exécutions extra-judiciaires dont furent victimes cinq cents trois négro-africains, crimes restés jusqu’ici impunies;

- Arrestation et détention arbitraires le soir du meurtre de quatre compatriotes négro-africains tombés sous les balles tirées de façon sélective pour faire disperser un rassemblement devant le siège de l’UFD/EN le lendemain des élections présidentielles en 1992.Dans une société traditionnelle et très attachée à des pratiques ancestrales comme l’esclavage les militants antiesclavagistes tentent tant bien que mal d’un tabou où chaque individu essaie de protéger les siens en prétendant qu’ils ne sont plus esclavagistes; les esclaves eux-mêmes ont le complexe de parler de problème comme les femmes victimes du viole essaient toujours de passer sous leur situation d’indignité.
Dans un tel contexte les Défenseurs des Droits Humains s’exposent aux représailles des uns et des autres. En conclusion il faut retenir que les défenseurs des droits humains e Mauritanie risquent au quotidien l’emprisonnement les injures, les menaces et la diabolisation et la faim.

Boubacar Ould Messaoud, SOS Esclaves, Mauritanie