MAURITANIE : ENCORE UNE ESCLAVE EN FUITE
Un nouveau cas, révélé par SOS Escaves
La victime :
Jabhallah Mint Mohamed est née, probablement en 1978 ; son lieu de naissance
demeure inconnu ; elle est fille de Mohamed et de M’barke Mint Heîjara Krara,
esclave de la famille Ehel Bejidiane, de la tribu Touabir ; ses maîtres
résident, actuellement, en milieu rural, dans la localité d’Abokak , située à
environ 20 kilomètres de Mederdra, préfecture de la région du Trarza, dans la
Sud Ouest de la Mauritanie.
Jabhallah est mère de deux garçons, nés d’un précèdent mariage avec un nommé
M’bareck : il s’agit de M’bareck El Id âgé de 7 ans et de Selem Arbih, le cadet,
qui a 5 ans ans. Jabhallah s’est remariée depuis l’été 2004, avec Mohamed Ould
M’bareck, ancien esclave et berger rémunéré chez une famille maure, de la tribu
Tagounanet. Jabhallah, comme ses enfants, n’a jamais suivi d’instruction
coranique et ne possède pas d’état civil, donc aucune pièce d’identité., comme
beaucoup d’esclaves et de leurs descendants.
C’est la fille unique de sa mère ; elle n’a pas connu son père mais se souvient,
vaguement, de sa mère et d’un matin ou ses maîtres l’informèrent, à son réveil,
du décès de celle-ci. Elle était tellement étrangère à son destin, qu’elle n’est
pas pleuré, précise-t-elle. Son mari est Mohamed M’bareck, ancien esclave de la
tribu de Ehel Sidi Mahmoud ; il est originaire du Adebaye Koradh, commune rurale
dans la région de l’Assaba, au Sud Est de la Mauritanie .
Selon Mohamed M’bareck, il a connu Jabhallah, dans le désert de l’Inchiri -
région administrative du centre Ouest du mauritanien - où elle suivait son
maître, Mohamed Ould Bejidiane, de la tribu Touabir. Mohamed M’bareck demanda la
main de Jabhallah au maître de cette dernière, étant donné qu’elle n’avait pas
de parent auprès de qui entreprendre cette démarche. Le maître accepta l’union
mais à condition que son esclave ne le quitte jamais, donc qu’elle ne reparte
pas avec le nouvel époux.
Raison de sa fuite :
Jabhallah travaille, depuis sa naissance, chez ses maîtres. Elle était bergère
et s’occupe de la garde de plus de 300 têtes de bétail, moutons et chèvres
compris. Elle y passait tous ses jours, de l’aube au crépuscule ; son enfant
aîné, âgé de 7 ans, surveille lui aussi le bétail et apporter de l’eau au
campement, de l’eau difficilement tirée de puits profonds ; lui et son frère et
leur mère n’ont pas appris le coran, ne sont pas soignés, ni habillés par leur
maître. Ils ne savent ni lire ni écrire. Selon Jabhallah, elle n’a pas où
habiter, avec son mari et leurs progéniture; elle dispose d’un abri de toile de
chiffon de 3m/3m, abusivement appelé « tente ». Elle était elle-même habillée de
voiles, donnés en aumône, par des femmes libres du voisinage.
Chaque jour, elle quittait le campement, avec un peu de nourriture, pour
conduire le bétail. Elle ne pouvait pas se reposer, rester avec son mari et
s’occuper de ses enfants.
Sa fuite :
Jabhallah est arrivée, sans ses enfants, le mercredi 2 mars 2005 vers 19H, à
Mederdra, après avoir abandonné le bétail de ses maîtres. Elle a passé la nuit
chez une famille qu’elle quitta, le lendemain matin, pour alerter la gendarmerie
; elle n’a pu joindre celle-ci que le vendredi. Il lui a été donné rendez-vous
le samedi.
Selon Jabhallah, la gendarmerie l’a ramenée chez ses maîtres et aurait
annoncé, à ceux-ci, que dorénavant, ils ne pourront plus exercer de contrainte
contre elle et que l’esclavage n’existe plus dans se pays. Ensuite, la
gendarmerie l’aurait déposée, avec ses enfants, dans la région de l’employeur de
son mari, pour l’éloigner et la protéger de son maître. Après cela, son mari a
été appelé par son patron, qui a rompu le contrat de travail, estimant qu’à la
suite de cet incident, la présence, chez lui, de Jbahallah, de son époux et de
leurs enfants, indisposerait ses voisins, la famille Ehl Bejidiane.
Mohamed M’bareck, le mari de Jabhallah, est alors allé en ville, pour louer une
voiture et emmener, sa petite famille, dans la ville de Mederdra.
La cas :
Jabhallah a déclaré, à SOS Esclaves, qu’elle ne porte pas plainte contre son
maître mais reste satisfaite d’en être séparée, pour vivre librement, mettre
ses enfants à l’école, essayer de travailler contre rémunération et tenter de
s’instruire, elle aussi. Cependant, le recours de cette femme à la gendarmerie
pour se séparer de ceux qui l’ont toujours exploitée depuis sa naissance,
constitue, en soi, une dénonciation de l’esclavage qu’elle et ses enfants ont
toujours subi de la part de Mohamed Ould Soueilim et de sa famille, les Ehl
Bijidiane.
Il semble, hélas, que les autorités mauritaniennes se sont, jusqu’à présent et
comme d’usage, abstenues d’inquiéter le maître de Jabhallah, se contenant, tout
juste, de lui faire comprendre que l’esclavage n’était plus autorisé sur le
territoire national ; pourtant, nous sommes en présence d’un cas flagrant de
pratique esclavagiste, contre cette bergère et ses enfants : contrainte, mauvais
traitement, travail sans salaire, privation de s’instruire.
Voici, succinctement, le compte rendu de l’audition de Jabhallah et de son mari,
réalisée, clandestinement, par le Président de Sos Esclaves, durant la nuit du
11 au 12 mars 2005. La mission, par cotisation volontaire de ses membres,
versera, avant de regagner Nouakchott la capitale, une modeste aide matérielle
aux victimes.
L’Epilogue :
Le 13 mars 2005, alors que la mission de SOS Esclaves rentrait à Nouakchott, la
gendarmerie de Mederdra procède à l’arrestation de trois personnes :
- Mohamed Lemine Ould Mahmoudi, journaliste, qui enquêtait, déjà, sur le sujet
et se trouvait à Méderdra, sa ville natale.
- Aïchetou Mint El Hadar, enseignante
- Moya Mint Boyah, épouse du sénateur de l’opposition, Oumar Ould Yali
La gendarmerie prétend agir ainsi, suite à une plainte qu’aurait déposée
Jabhallah, la victime de l’esclavage, contre les personnes mêmes qui ont voulu
la sauver, l’aider ou faire connaître son histoire !!!!
Ces procédés, de police politique, sont très courants en Mauritanie ; les
rétractations, même des victimes de la torture, sont obtenues par les promesses
de réparation, les pressions de la tribu et les menaces de mort. Il est très que
probable que la cas de Jabhallah relève de ce genre d’intimidation. L’attitude
de la gendarmerie vise, par la persuasion, à décourager toute personne qui
s’aviserait de prêter assistance à un esclave en fuite. L’enjeu n’est pas
moindre puisque le pays compte des milliers de situations de servitude
traditionnelle.
SOS Esclaves appelle les autorités mauritaniennes à libérer les trois témoins,
autoriser les ONG des droits de l’Homme et la presse à enquêter, sur le cas en
cours, y compris la tentative de falsification des faits ; notre association
prie le procureur de la République de la région du Trarza, d’ordonner des
poursuites judiciaires contre toutes les personnes impliquées dans
l’exploitation de Jabhallah et de ses enfants.
Il serait temps que la Mauritanie, vive, pour une fois, un procès exemplaire où
les pratiques esclavagistes seraient enfin punies.
Il est surtout temps, pour la communauté internationale, notamment les bailleurs
de fonds que sont l’Europe et la Banque Mondiale, d’accorder une attention plus
grave aux nombreuses et récurrentes violations de la dignité humaine en
Mauritanie, pays où la torture, le racisme et l’inégalité de naissance
perdurent, impunément.
SOS ESCLAVES MAURITANIE
Nouakchott, le 14 mars 2004