35ème session de la CADHP
Banjul, 21 mai-4juin 2004



LA MAURITANIE DEVANT LA COMMISSION AFRICAINE
DES DROITS DE L’HOMME



COMPTE-RENDU INTEGRAL: Par SOS ESCLAVES


Depuis quelques jours, les journaux proches du pouvoir ont entamé une vaste campagne de dénigrement contre les militants mauritaniens qui assistaient, à Banjul, aux travaux de la 35 ème session de la Commission Africaine et des Peuples.

Pour édifier l’opinion, SOS Esclaves publie, dessous, les communications présentées par le par le FONADH, regroupement de 13 ONG mauritaniennes interdites. Ces contributions ont suivi l’adoption de la résolution sur la Mauritanie, ci-jointe. Parmi les éléments ayant suscité la majorité autour du texte, figurent trois notes de synthèse sur l’univers carcéral, la torture et les cas d’esclavage recensés depuis le début de l’année 2004. Ils seront publiés bientôt. Les délégués étrangers ont apprécié la précision et la tenue des trois enquêtes, alors que les partisans du pouvoir ne produisaient aucune alternative écrite.

Les deux premiers documents sont extraits du rapport 2004 de SOS Esclaves, dont la publication est imminente.

Rappelons, enfin, que la défense des positions du Gouvernement mauritanien, chaotique à l’ouverture des travaux, sera finalement assurée, de manière plus stable, par Monsieur Bâ Mariem Koïta, du Commissariat aux Droits de l’Homme, à la lutte contre la pauvreté ( les nouakchottois ironisent « lutte contre les pauvres » ) et à l’insertion.

La délégation des ONG proches du pouvoir, se composait, essentiellement, d’avocats et de fonctionnaires membres du PRDS, le parti au Pouvoir et d’un jeune homme d’affaires; la plupart des intervenants de ce groupe s’exprimaient au nom de la Ligue Mauritanienne des Droits de l’Homme, successivement exclue de la FIDH et de l’UIDH.

La délégation du FONADH, présidée par Monsieur Mamadou Sarr, accompagné de Moulaye Ismaël Keïta ( Atelier de travail Réfugiés), se compose de : Abdel Nasser Ould Othman Sid’Ahmed Yessa (Défenseurs ), Abdoul Aziz Niang, Joumoua Ould Maïssara et Mamadou Kane ( Impunité ) Aminetou Mint Ely ( Droits de la femme ). Maître Fatimata Mbaye, vice-présidente de la FIDH, assurait la coordination avec les ONG internationales.


1/ RESOLUTION DU FORUM DES ONG, SUR LA SITUATION EN MAURITANIE

Nous participants au Forum sur la participation des ONG à la 35 ème Session Ordinaire de la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples et à la 9ème foire du Livre des Droits de l’Homme en Afrique, qui se sont déroulés au Kairaba Beach Hotel, Banjul, du 18 au 20 mai 2003 :
1/ Considérant :
- La permanence des violations des droits humains, susceptibles d’entretenir et d’exacerber les risques d’instabilité institutionnelle et de violence.
- L’emprisonnement, sans précédent, à la veille et au lendemain de l’élection présidentielle du 7 novembre 2003, du principal candidat de l’Opposition, Mohamed Khouna Ould Haidalla, ancien chef de l’Etat et de ses collaborateurs.
- Leur condamnation à 5 ans de privation de droits civils et civiques, ce qui conduit, par voie de justice, à exclure une partie de la population de la possible alternance, d’où l’incitation de certains acteurs politiques à recourir aux modes de transition par les armes.
- La récurrence des actes de torture dans le traitement des détenus adultes et mineurs, en particuliers ceux infligés aux putschistes du 8 juin 2003 et leurs proches, représailles qui consacrent, à l’échelle massive, le délit de parenté.
- Les cas de récidive de tortionnaires, toujours impunis et déjà cités comme auteurs de sévices à caractère raciste, commis entre 1989 et 1991, sur des centaines de militaires et de civils négro-africains.
- La non-application de la loi adoptée en 2003, contre la traite des personnes, alors que les situations d’esclavage avéré se multiplient et arrivent devant les tribunaux.
- La censure de la presse, des ONG de défense des droits humains et de certains syndicats.
2/ Recommandons :
a. Que la Commission :
- se prononce publiquement sur l’absence de considération de la part des autorités mauritaniennes, aux constats et avis adoptés en 2000 à la session d’Alger, notamment ceux relatifs à l’impunité.
- diligente une mission d’information sur les prisons et les mauvais traitements perpétrés sur les détenus, y compris les étrangers, depuis l’année 2000.
b. Que le gouvernement mauritanien :
- autorise la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples à déléguer des observateurs au procès des officiers et soldats putschistes.
- abroge toutes les dispositions de loi qui organisent, en matière pénale, les châtiments physiques, qui portent atteinte, dans les domaines civil et de procédure, à l’égalité des sexes et limitent les libertés d’expression et de conscience.
- accorde l’autorisation requise aux ONG nationales de défense de droits de l’Homme, qui jouissent du statut d’observateurs auprès de la Commission ou remplissent les conditions prévues par le droit mauritanien des associations.
Adopté à Banjul, par vote à main levée, le 20 mai 2004

2/ Examen du point 7, « Questions Substantielles relatives à la mise en œuvre de la Charte


- Communication du groupe d’études et recherches sur la démocratie et développement économique et social en Mauritanie( GERDDES) et l’association des réfugiés mauritaniens au Sénégal (ARMS), par Monsieur Mamadou Sarr

Madame la présidente,
Mesdames, Messieurs les commissaires,
Monsieur le secrétaire,
Mesdames, Messieurs les représentants des Etats parties,
Messieurs les représentants des institutions nationales,
Messieurs et Mesdames les représentants des ONG,
Madame la présidente,
Permettez moi d’abord de remercier la CADHP pour les efforts qu’elle n’a cessé de déployer pour la promotion et la protection des droits humains en Afrique. En effet notre continent est confronté à des multiples violations des droits de l’homme.
Madame, la présidente,
Permettez moi de vous rappeler la décision prise par votre commission lors de la session d’Alger 2000, je cite :

« Pour ces motifs, la commission déclare qu’il y a eu pendant la période allant de 1989 à 1992, des violations graves ou massives des droits humains tels qu’énoncés dans la charte Africaine, recommande au gouvernement :
- d’ordonner l’ouverture d’une enquête indépendante afin de clarifier le sort des personnes portées disparues, d’identifier et de traduire en justice les auteurs des violations perpétrées à l’époque des faits incriminés .
- De prendre des mesures diligentes en vue de la restitution de leurs pièces nationales d’identité aux ressortissants mauritaniens auxquelles celles-ci ont été retirées au moment de leur expulsion, d’assurer le retour de ces derniers en Mauritanie, ainsi que la restitution des biens dont ils ont été spoliés au moment de ladite expulsion et de prendre des dispositions nécessaires en vue de la réparation des dommages subis par les victimes des événements susmentionnés .
- De prendre des mesures appropriées en vue du versement d’une indemnité compensatrice aux veuves et ayants droit des victimes des violations susmentionnées.
- De réhabiliter dans leurs droits avec toutes les conséquences juridiques qui en découlent, les travailleurs licenciés et/ ou mis à la retraite forcée.
- S’agissant des victimes des pratiques avilissantes et dégradantes, faire une évaluation de la situation de telles pratiques dans le pays en vue d’identifier avec précision les causes profondes de leur survivances et de mettre en place une stratégie tendant à leur éradication totale et définitive.
-De prendre des mesures administratives adéquates pour l’application effective de l’Ordonnance n° 81-234 du 9 novembre 1981, portant abolition de l’esclavage en Mauritanie. La commission assure l’Etat mauritanien de sa coopération totale et de son appui pour la mise en application des mesures susmentionnés »

Cette décision n’a pas connu un début d’exécution jusqu’au moment où je vous adresse la parole, par manque de volonté politique de la part du gouvernement mauritanien, malgré toutes les démarches entreprises par le FONADH de Mauritanie. La situation générale a empiré, dans tous les domaines, ces dernières années : interdiction de 4 partis, rejet et parfois refus d’enregistrer leurs demandes d’autorisation, censure d’associations, de la presse, arrestations arbitraires, tortures suivies de décès, récidives de tortionnaires, récurrence de cas d’esclavage, délit de parenté contre les proches de détenus d’opinion.
Madame la présidente, votre commission a le devoir d’interpeller le gouvernement mauritanien pour l’exécution de cette recommandation. Madame, la présidente
Nous suggérons à la Commission d’envoyer une mission spéciale en Mauritanie, pour faire le bilan du suivi de la décision d’Alger, qui, je le rappelle, a été prise après une plainte contre le Gouvernement mauritanien.
Je vous remercie.

Pour le GERDDES et l’AMRS, Mamadou Sarr

3/ Examen du point 7, « Questions Substantielles relatives à la mise en œuvre de la Charte »

Communication de SOS-Esclaves, par Monsieur Abdoul Aziz Niang

Je vous remercie Madame la Présidente, messieurs et mesdames les Commissaires.
Afin de faire à l’assistance l’économie d’une polémique stérile avec les représentants de l’Etat mauritanien, je vous remets des copies de 2 rapports d’expertise, réalisés par notre association, respectivement sur la torture et les prisons dans notre pays. Notre volumineux rapport annuel 2004 établit, pour les années 2002 à 2004, le bilan global des nombreuses et récurrentes violations des droits humains, en particulier la pratique de l’esclavage ; s’y ajoute une note spécifique sur les cas d’esclavage enregistrés par notre organisation depuis le début de l’année en cours. Dans ces deux dernières communications, vous vérifierez les photos des victimes et leurs identités. J’attire l’attention des rapporteurs spéciaux en charge de tous les thèmes traités ici: la plupart des informations que vous découvriez dans nos enquêtes sont suffisamment précises et circonstanciées.

Permettez-moi d’insister, au moins, sur 1 motif d’alerte observé depuis l’année dernière :
- Les homicides, par les agents de l’Etat, contre les descendants d’esclaves et des négro-africains, se multiplient, sans aucune poursuite judiciaire ou sanction disciplinaire.
L’esclavage en Mauritanie est un scandale qui ne doit plus être caché.

Nous sommes prêts à collaborer avec les institutions nationales et gouvernementales des Droits de l’Homme, pour mettre fin à cette pratique dans notre pays. Encore faudrait-il que nous fussions reconnus comme partenaires et non plus stigmatisés en délinquants.

Enfin, nous recommandons à la Commission de se mettre en relation avec les autorités de la Mauritanie, pour initier une enquête sur l’ampleur de l’esclavage.
Je vous remercie.

Pour SOS-Esclaves, Abdoul Aziz NIANG

4/ Examen du point 7, « Questions Substantielles relatives à la mise en œuvre de la Charte »

INTERVENTION DU COMITE DE SOLIDARITE AVEC LES VICTIMES DE LA REPRESSION (CSVRM) ET DU COLLECTIF DES VEUVES DE MAURITANIE, par Madame Aminetou Mint Ely

Le comité de solidarité avec les victimes de la répression (CSVRM) en Mauritanie félicite la CADHP et le centre africain pour la démocratie et les études des droits de l’homme d’avoir conjugué tous les efforts , malgré les reports, de dernière minute, afin que cette 35 ème session ordinaire de la CADHP se tienne dans les délais . Notre intervention sur le point 7 à l’ordre du jour axé sur les droits des femmes, concerne celles des veuves en Mauritanie, dont la situation brûlante et préoccupante demeure, à ce jour, irrésolue ; je dois rappeler qu’il s’agit des femmes dont les époux ont été assassinés entre 1989 et 1991. En effet, malgré la saisine de la CADHP, faite par les ONG de défense des droits de l’homme sur les graves et massives violations des droits de l’homme ayant abouti à l’exécution extrajudiciaire de plus de 504 militaires négro-mauritaniens, principalement de l’ethnie peul, la situation des épouses et enfants de victimes n’a pas évolué.

Nous notons, qu’à ce jour, aucune suite réelle n’a été donnée aux recommandations, objet de la résolution prise lors de la session de la CADHP, tenue à Alger en 2000. Dans ce contexte, nous posons une question au gouvernement mauritanien et au commissariat aux droits de l’homme, à la lutte contre la pauvreté et à l’insertion : « où placent-ils la question des veuves dans le programme de lutte contre la pauvreté et l’insertion » ?

En effet, Mesdames, Monsieurs les commissaires, ces veuves ont perdu tout soutien et sont aujourd’hui confrontées à une situation d’extrême pauvreté, qui se caractérise par le non accès aux ressources et à un appui, pouvant les aider à acquérir un logement décent, accéder aux soins médicaux pour les enfants et les personnes dont elles ont la charge.

Ainsi, l’augmentation du coût des denrées de première nécessité et l’inflation de la monnaie nationale ne leur permettent plus de gérer une économie familiale ; leurs revenus se constituent uniquement des maigres ressources, qu’elles peuvent récolter, en toute précarité, par ci, par là. Plusieurs de leurs enfants ont abandonné l’école ; tous vivent une situation dramatique.

- Nous exhortons la CADHP à demander au gouvernement mauritanien d’appliquer la résolution d’Alger, précitée.
- Nous recommandons qu’un comité de suivi de l’application de la résolution de 2000, soit mis en place, avec la participation des ONG concernées par la situation de ces veuves .

Enfin nous encourageons la CADHP à recommander au gouvernement mauritanien de ratifier :

1) le protocole additionnel sur les droits de la femme sans réserve,
2) le protocole créant la cour africaine des droits de l’homme

Je vous remercie de votre aimable attention .

Pour le CSVRM et le Collectif des Veuves, Aminetou Mint Ely

5/ Examen du Point 9, « Rapport du Point Focal sur la liberté d’expression »

Communication de SOS-Esclaves, par Monsieur Abdel Nasser Ould Othman Sid’Ahmed Yessa

Madame la Présidente, Mesdames Messieurs les Commissaires, Honorable assistance

Brièvement, hier, j’attirai votre attention sur les défis que suppose, dans les pays dits « arabes » du Continent, la promotion du Protocole sur les Droits de la Femme et suggérai qu’un groupe de travail, composé d’arabophones et d’experts du droit musulman se charge d’y mener des missions d’explication et de persuasion, surtout en direction des décideurs, avec l’appui des sociétés civiles qui émergent là. Vous savez à quel point la domination masculine constitue un enjeu idéologique et matériel dans cet environnement dont les retards, en matière de libertés publiques, se précisent en comparaison du reste de l’Afrique, notamment le Sahel.

Aujourd’hui encore, j’insiste sur la singularité catastrophique de cet espace ; en effet, le monde arabe-africain, qui n’a connu jusqu’ici aucune alternance démocratique, inscrit, dans le droit commun ou les chartes fondamentales, des restrictions explicites à la liberté d’expression, d’association et de conscience. Je cite, variables selon les Etats, les déficits suivants :

- L’interdiction des partis athées et la caractérisation du délit de « propagande anti-islamique ».
- La possibilité de pratiquer son culte est souvent déniée aux autres religions, quand des nationaux s’en réclament.
- La sanction, parfois mortelle, de l’apostasie ; cette disposition reste en vigueur dans quelques pays même si elle n’est plus appliquée depuis l’exemple soudanais à la fin des années 1970.

Cependant, quand bien même il ne s’agirait ici de comparaison, les atteintes les plus récurrentes et significatives se produisent en sens inverse ; paradoxalement, plus la Constitution du pays se réfère à « l’Islam unique source du droit » et « religion de l’Etat », davantage les musulmans y sont empêchés d’exprimer l’intégrité de leur foi ; les lois anti-terroristes sont venues aggraver la tendance répressive ; je cite, les manquements les plus courants :

- Lorsqu’ ils ne sont pas emprisonnés, les imams ne peuvent exercer leur ministère religieux que sous un contrôle strict ; l’autonomie du prêche est quasi nulle depuis le 11 septembre 2001 ;
- Les partis islamistes, dont la plupart professent le respect de l’alternance par le vote, se trouvent exclus de la concurrence électorale, criminalisés, contraints à renoncer leurs convictions et se fondre, tant bien que mal, dans d’autres formations ; ici, les gouvernements sont responsables d’une violation flagrante du principe démocratique.

L’ensemble de ces situations concernent, en priorité, l’Union du Maghreb, le Soudan et l’Egypte. Je souhaite que leur spécificité retienne l’attention de la Commission.

Je vous remercie

Pour SOS Esclaves, Abdel Nasser Ould Othman Sid’Ahmed Yessa

6/ Examen du point 7, « Questions Substantielles relatives à la mise en œuvre de la Charte »

Communication de de l’Association Mauritanienne de Défense des Droits de l’Homme, par Monsieur Mamadou Kane

Honorable Mme la Présidente de la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples ;

Chers invités ;

Je me félicite de l’occasion qui m’est offerte de m’adresser directement à cette auguste Assemblée. Mes remerciements vont directement à la directrice exécutive du Centre Africain de la Démocratie et des Etudes de droits de l’Homme, de m’avoir donné l’opportunité de participer au 35ème forum des ONGs de droits de l’homme, pour la préparation de la présente session de la Commission.

Je suis chargé des relations extérieures du collectif des rescapés militaires, membre de l’A.M.D.H (Association Mauritanienne de Défense des droits de l’Homme) et du forum des organisations nationales de défense des droits de l’homme (FONADH).

La cour pénale Africaine est un instrument de promotion indispensable de la performance de la justice en Afrique. Des mécanismes adéquats doivent être élaborés pour permettre l’accessibilité de la cour aux populations Africaines.

Mon intervention traitera les problèmes des rescapés militaires, veuves et orphelins, victimes des purges contre les militaires négro-Africains entre 1987 -1988 et 1990-1991.

Les camps de la liquidation physique et de la torture, éparpillés dans tout le territoire Mauritanien, ont laissé un cortège de 570 morts extrajudiciaires. Aucune enquête publique n’en a élucidé, jusqu’ici, les raisons. Les sévices ont laissé des séquelles irrémédiables sur certains rescapés.

Depuis la session d’Alger de 2000, la CADHP a pris une résolution sur la Mauritanie ; elle s’est prononcé sur des manquements antérieurs que notre Président Mamadou Sarr a énumérés.

Les veuves et orphelins des 570 militaires négro-Africains, tués entre 1989 et 1991, ainsi que les rescapés organisés autour du COREMI, attendent, toujours et sans effet, l’exécution de cette résolution par les autorités Mauritaniennes.

Les 343 tortionnaires et bourreaux de ces purges circulent, librement, sans aucune inquiétude ; ils sont même promus à des postes de responsabilité importants.

Les victimes, elles, dénués de tout recours, vivent une situation matérielle et morale qui relève du sinistre. Des rapports sont établis par le collectif des rescapés, avec l’administration du Ministère de la défense, mais en vain.

Les plaintes établies par les victimes, sont toujours déclarées irrecevables devant l’administration judiciaire, à cause de la loi d’amnistie de 1993. Nous insistons auprès de la CADHP pour qu’elle persuade les autorités Mauritaniennes de diligenter le règlement de ces atteintes aux droits de l’homme et de comprendre combien un jugement équitable serait le gage d’une paix réelle et pérenne. Absoudre ces faits incriminés, sans le pardon des victimes, constitue un abus dangereux et immoral.

La situation présente des droits de l’homme en Mauritanie est explosive. A tout moment, elle peut provoquer une explosion sociale dont l’extinction serait ardue.

La situation d’expropriation des terres constitue un danger public. La loi domaniale et foncière est très inégalitaire ; les populations négro-Africaines et Haratine sont dépossédées de leurs droits. Seule l’administration attribue ces terres d’une manière discriminatoire.

Le droit national reconnaît la propriété privée sur la terre et exclut la propriété coutumière et traditionnelle. Ainsi, les réfugiés Mauritaniens au Sénégal, qui ont choisi le retour au pays, restent dans un dilemme douloureux. Les terres, aménagées ou laissées en jachères lors des expulsions en 1989, sont occupées actuellement par des nouveaux venus ; les localités sont même rebaptisées pour effacer la trace des propriétaires authentiques; l’administration répressive, qui avait besoin des nouveaux « propriétaires », pour en faire les exécutants des sales besognes, est aujourd’hui incapable de résoudre ces différends.

Madame la Présidente, à titre d’exemple, de graves violations des droits de l’homme ont eu lieu en août-septembre 2003, dans le village de NGAOLE au sud de la Mauritanie, à 100 kilomètres à l’est de Rosso.

Un périmètre, inclus dans le croquis général reconnu depuis 1988, appartenait aux villageois ; il est pourtant attribué à un Lieutenant Colonel de l’armée. Lorsque ce dernier a envoyé des bulldozers pour l’aménagement des lieux, les populations autochtones s’y sont opposées, d’où l’arrestation de tous les dignitaires du village, par la brigade de gendarmerie de R’kiz ; ils furent enfermés, un mois durant. A la libération de ces derniers, il leur est notifié que l’ acte d’attribution dont ils se réclament, est caduc parce que daté d’avant les évènements de 1989.

Ces cas de litiges fonciers à caractère discriminatoire, méritent une attention particulière.

Nous sollicitons, de la CADHP, l’ouverture d’une enquête sur toutes les violation des droits de l’homme en Mauritanie, évoquées et documentées pendant la présente session, par les diverses délégations membres du FONADH. Tout en restant discriminants par certains aspects, ces atteintes à la dignité humaine s’étendent désormais à l’ensemble de la population de Mauritanie.

Je vous remercie.

Pour l’AMDH, Mamadou Kane

7/ Examen du Point 9, « Rapport du Point Focal sur les Défenseurs »

Communication de SOS-Esclaves, par Abdel Nasser Ould Othman Sid’Ahmed Yessa

Madame la Présidente,
Mesdames, Messieurs les Commissaires

Je vous sais sensibles à l’immunité des défenseurs africains des droits de l’Homme, sans doute les plus exposés dans le monde. Leur vulnérabilité se manifeste encore davantage dans les Etats Arabes du Continent, dont aucun n’a connu, jusqu’ici, d’alternance démocratique, contrairement à la zone sahélienne. Du Canal de Suez à l’Atlantique se répète la même tragédie, parfois à l’insu de la Commission ; la Tunisie et la Mauritanie constituent, à ce titre, un exemple désastreux ; dans ce dernier pays, le mien, je requiers votre vigilance aux abus suivants :

- En janvier 2004, la police de l’aéroport de Nouakchott, les brigades de gendarmerie et les postes frontières, ont reçu une liste de 23 personnes, pour la plupart militants de droits de l’Homme dont il fallait empêcher les déplacements extérieurs. Ainsi, le 1ER mai 2004, a été privé de prendre l’avion vers Conakry, Maître Diabira Maroufa, ancien Directeur des Nations Unies pour les droits de l’Homme au Rwanda.

- Enfin, l’ordre National des Avocats ( ONA ) est complètement neutralisé par les intrusions de l’Etat dans le processus de renouvellement de ses instances ; depuis deux ans environ, son bâtonnier élu a été suspendu et privé d’exercice ; lui-même et ses collègues sont évincés au profit d’un Bureau proche du pouvoir ; ils sont placés sur table d’écoute et intimidés par des filatures. Tous ont été dessaisis de leurs contrats avec les sociétés publiques et para-publiques ; les avocats, militants de la dignité humaine, subissent donc, jusqu’à la misère, des restrictions économiques dans l’exercice de leur métier

- Les 13 ONG de défense des droits fondamentaux restent non autorisées ; trois d’entre elles, dont l’AMDH, SOS Esclaves et le GERRDES, sont interdites, par décision de justice.

- Enfin, depuis 1999, 4 partis politiques étaient dissouts par décret et plusieurs demandes d’autorisation rejetées. Entre 2002 et 2004, au moins 4 titres de presse furent définitivement empêchés de paraître.

Madame la Présidente

En dépit de la résolution d’Alger de l’année 2000, le casse-tête de la Mauritanie revient sans cesse et de façon pénible devant vos sessions. Je prie la Commission, au titre de la prévention des conflits civils, de prêter une attention soutenue à cette poudrière où les contradictions s’accumulent sans solution ni répit.

J’invite les autorités de mon pays à adopter, avant qu’il ne soit tard, l’exemple de leurs homologues africains, qui, ici même, ont osé reconnaître leurs insuffisances et promis d’y remédier. Il n y a aucune honte à faire mieux.

La victoire de la démocratie est inéluctable ; qui se met en travers de ce chemin se fait emporter, toujours, surtout lorsqu’il croise des militants résolus et point pressés. Les représentants du gouvernement mauritanien ne doivent oublier, sous peine d’imprudence, que, demain, à l’heure du changement de pouvoir et des comptes devant la justice, les défenseurs des droits de l’Homme seront la seule garantie contre la vengeance privée.

Je vous confirme, après vérification, que les plaintes déposées en France et Belgique, par des défenseurs, contre des tortionnaires mauritaniens, suivent leur cours ; l’une d’elle, pour crimes contre l’Humanité, vise le chef de l’Etat Ould Sid’Ahmed Taya lui-même ; Monsieur le représentant du gouvernement devrait s’assurer de ses dénégations avant de les produire en public. La méthode est inefficace et insulte l’intelligence des auditeurs.

Si le délégué officiel de la Mauritanie s’avise de répondre, je l’invite, sous votre contrôle, à demeurer courtois et éviter ainsi de traiter ses contradicteurs de « menteurs ». L’amplitude du vocabulaire humain est telle qu’elle permet d’exprimer le désaccord, selon des formes et par des termes plus policés.

Madame La Présidente, sur la foi de communications documentées et précises sur le racisme ; l’impunité, la torture, l’esclavage et le délit de parenté, le forum des ONG vous soumet une résolution spécifique à la Mauritanie ; j’attire votre attention sur l’extrême modération du texte ; il n’énonce aucune condamnation, mais constate et propose. J’espère que vous l’examinerez avec faveur.

Enfin, mon association souscrit fortement aux propos de Monsieur Mabassa Fall, lorsqu’il intervenait tantôt au nom de l’Observatoire des défenseurs, créé par la FIDH et l’OMCT.

Je vous remercie.

Pour SOS Esclaves, Abdel Nasser Ould Othman Sid’Ahmed Yessa